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Huîtres & Crevettes

Décryptage d'un monde mystérieux - 12. L'installation française (a)

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Section I: La prospection

 

     Cela fait déjà plus d'une année que le dernier chapitre de ce fameux "Décryptage d'un monde mystérieux" (l'environnement aquatique) n'avait pu être rédigé ...et pour cause: il faut avoir un peu de recul, pour en mentionner les points essentiels afin de pouvoir caractériser cette étape cruciale.

     Nous avions des connaissances qui étaient domiciliées dans le département de l'Hérault non loin de la Méditerranée. C'est donc tout naturellement que nous avions initié là-bas notre nouvelle prospection en provenance du Portugal et d'Afrique. Les autorités publiques de ce département (Languedoc/Occitanie) déroulaient le tapis rouge à tout investissement au début des années 2000. Mais encore fallait-il trouver chaussure à son pied. Malheureusement, il n'y avait aucune infrastructure pour assurer une initiative aquacole privée.

     Nous décidâmes de pousser notre prospection plus au sud, dans le département des Pyrénées-Orientales (Roussillon). Nous avons ainsi fait connaissance avec la seule écloserie nationale de crevettes marines. La région était superbe, mais le coût des terrains était exorbitant jusqu'à la frontière espagnole: le tourisme s'y était installé et l'offre des immobilières s'était envolée.

     C'est à ce moment, que nous avons entendu parlé d'une petite entreprise ostréicole à vendre sur les côtes Atlantiques, plus précisément en Vendée. Cela paraissait intéressant, car durant les 2 premières années du lancement, le propriétaire, qui allait prendre sa retraite, offrait son aide pour la reprise ! Néanmoins, les 6 Ha d'exploitation étaient accolés à un parc national protégé ...avec plein de restrictions et aucune possibilité d'extension. Nous avions fait nos estimations et trouvions également que la surface était un peu petite pour ce que nous voulions faire !

     Un ami de longue date nous a alors invité à visiter la Charente Maritime. C'était notre premier contact avec cette région du Poitou-Charentes (l'ancienne Saintonge) faisant aujourd'hui partie de la Nouvelle-Aquitaine. Je trouve très beau ce dernier mot qui reflète une longue histoire remontant à la conquête de Jules César (antique province romaine) et qui est devenue par la suite duchés (comme celui de Gasconie au VIIIième siècle), puis royaume au IXième siècle.

     Au premier abord, ce qui nous a frappé était le sens de protection de l'environnement côtier tourné résolument vers l'ostréiculture, la mytiliculture (moules) et la nature (sa faune et sa flore). Cette région donne en effet d'excellents produits de terroir qui inondent le pays. Protéger la côte est ce qui a retenu toute notre attention, car nous souhaitions déjà mener une activité propre en équilibre avec la nature environnante. Au début de cette prospection, nous avions aussi en ligne de mire une clientèle essentiellement gastronome.

     C'est ainsi, qu'en prenant comme point de base le camping municipal de Saint-Trojan sur l'île d'Oléron, nous entreprîmes une longue, mais méthodique, prospection de terrains et établissements à la vente. Nous avons donc visité plusieurs entreprises sur 3 des 4 îles charentaises ...avant de se rétracter à cause de certains obstacles (freins) pour pouvoir livrer rapidement. Par exemple, le trafic sur le pont d'Oléron ne pouvait progresser en été que pare-choc contre pare-choc et à la vitesse du déplacement d'une tortue !

     En quête de nouvelles opportunités, nous avons ensuite longé tout le littoral charentais et vendéen. Nous avons ainsi vu 65 ostréicultures en l'espace de quelques mois. Mais cela nous a permis de comparer la valeur des terroirs proposés, non seulement d'un point de vue pécuniaire, mais aussi pédologique (étude scientifique des sols) et géologique. Il faut savoir que les huîtres affinées peuvent être un peu comparées aux bons vins: ceux-ci ne sont pas cultivés n'importe où ...et pour cause ...il leurs faut trouver des propriétés dans le sol qui leurs permettront plus tard d'exprimer toutes leurs saveurs. Par la suite, ces caractéristiques uniques pourront être valorisées lors de leur commercialisation. Des sols, il y en avait de toutes les sortes: des rocheux, des vaseux infertiles, des ferrugineux, des contaminés, etc. Mais avec des yeux d'agronome-biologiste, vous pouvez rapidement anticiper certains problèmes ...et les écarter. D'un point de vue commercial, il y avait parfois des incohérences entre ce qui était avancé (non vérifiable) par les propriétaires et leurs écrits comptables, ...donc on émettait certaines réserves !

     C'est ainsi qu'au détour d'un chemin de Marennes, en passant sur la rive droite du Canal de Marennes, nous sommes tombés après les écluses sur une petite cabane ostréicole qui se trouvait sur un gros marais abandonné. Sur un panneau, on pouvait lire "A VENDRE" avec un numéro de téléphone ! Nous étions à Badauge et sur ce secteur d'affinage de la commune (reconnu comme tel par les anciens), la glaise des marais était d'un magnifique bleu-gris ...indiquant des propriétés qualitatives intéressantes. Non seulement, cette propriété se trouvait en domaine privé, mais elle était d'accès facile grâce à une route asphaltée, possédait déjà de l'électricité et était située non loin d'un centre urbain.

     Il fallût moins de 48h pour trouver les propriétaires de ces deux terrains qui se touchaient et ...acquérir ce précieux butin !

     Plus tard, nous avons appris que ces marais avaient déjà connu une belle histoire.

     Durant les années 60, ils avaient fait l'objet de fosses à poissons pour leurs formes irrégulières et allongées. A la marée montante, des poissons s'engouffraient dans ces fosses et un système de piège ingénieux ne leurs permettaient plus d'en sortir. A marée basse (c'est-à-dire lorsque la mer se retire), on venait ainsi attraper facilement les poissons au moyen d'une treille (grand filet à main avec un manche en bois qui traversait l'entrée du filet).

     Ensuite dans les années 80, ces fosses furent transformées par un arrangement avec la briqueterie de Marennes: celle-ci emportaient la moitié de la terre-glaise pour en faire des briques ...d’excellente qualité, mais en revanche elle se chargeait de creuser des claires ostréicoles pour le propriétaire. Ces petites surfaces d’eau ont donc été utilisées par la suite pour affiner des huîtres.

     Vers les années 90, ces claires furent également affectées à l'exploitation de Palourdes.

     Enfin lorsque nous sommes venus, elles ont été reconstruites afin d'y mener un élevage totalement naturel, associant des crustacés (grandes crevettes subtropicales) à des mollusques marins (huîtres affinées longuement).

     Mais même si la petite centaine d'anciennes claires étaient inutilisables dans l'immédiat, avec l'expérience, l'acquisition d'un équipement approprié et beaucoup de travail, nous pouvions opérer un miracle (...qui ne vient jamais seul contrairement à ce que les gens s'imaginent en général). De l'énergie, ...nous en avions à revendre!

     Après avoir obtenu du notaire les actes de propriétés et monté la société, nous avons pu entreprendre la reconstruction de la ferme avec l'acquisition d'une nouvelle pelleteuse Komat'su de 5,2TM1. Ce n'était pas une toute grosse pelle mécanique, mais nous faisions avec notre budget ...celui qu'on s'était fixé. Comme elle était nouvelle, il y avait une bonne garantie.

     En priorité, il fallût refaire à neuf la vanne (= entrée de l'eau de mer dans la ferme; 3m de large x 6m de haut). En effet, une porte en fer, oxydée par l’environnement salin, était bloquée depuis quelques années ...ne permettant plus de la lever et baisser pour pouvoir contrôler le niveau des marées. Nous avons également remplacé la crémaillère grâce à un atelier en mécanique de précision dans une ville proche.

     Mais, il y avait un avantage de taille: la ferme était alimentée par le chenal de Faux, premier canal en provenance directe de l'estuaire (où se jette la Seudre dans la mer). Ces eaux étaient donc exemptes de toute pollution (carburants de bateaux, eaux usées ...notamment observés dans le Canal de Marennes). De plus, ces eaux turbulentes en provenance de la mer sédimentent tout le long du 1,2 Km de méandres de ce chenal avant d'atteindre notre ferme. Ainsi, nous recevions une eau de qualité !

     Dans une scierie d'un département voisin, nous sommes allés chercher des madriers en chêne traité afin de compléter la vanne et pour également construire de grands patins pour que la pelleteuse puisse refaire le fond des claires.

     Néanmoins, l'effort de reconstruction vint principalement des petites claires2, car elles étaient dans un état désastreux. En effet, les marais n'avaient jamais connu de véritable d'entretien et avaient même été abandonnés depuis quelques années. Une bonne partie des murs limitant ces claires s'étaient écroulés sous la poussée incessante des marées ...deux fois par jour ...pendant toutes ces années !

Anciennes claires endommagées par le niveau incontrôlé des marées

     Par conséquent, il fut impératif de refaire à neuf ces bassins qui en fait n'étaient plus que ...l'ombre de leurs spectres ! Il fallut non seulement refaire les fonds qui avaient été brûlés par le soleil (donc sans vie, par conséquent improductifs), mais aussi reconstruire des murs en déplaçant la terre vers d'autres ...pour obtenir de plus grands étangs. Légèrement plus profonds, il étaient ainsi mieux adaptés à l'élevage de gambas, mais aussi (nous l'avons constaté par la suite) à l'affinage des huîtres sur de longues périodes. En régions tropicales, nous avions effectivement observé que les gambas se comportaient mieux dans des bassins légèrement plus profonds: lorsqu'ils faisait très chaud, elles se réfugiaient dans le fond où la température était moindre; lorsque les eaux étaient plus froides, elles remontaient tout simplement en surface pour se réchauffer !

     Pendant que l'un de nous deux, organisait le matériel biologique, l'autre travaillait sur la pelleteuse ...souvent tard dans la nuit grâce au puissant phare-projecteur fixé sur le bras de l'engin mécanisé. Le travail fut lent, mais il progressait sûrement. Il y avait des techniques pour accélérer les opérations fastidieuses comme le déplacement de la terre. Trois à quatre semaines étaient nécessaires pour dégrossir un étang, lui donner sa forme définitive et enterrer les gros drains d’accès au canal d’eau de mer.

     Bien plus tard, nous apprîmes que des ostréiculteurs nous observaient, parfois au moyen de jumelles, et se posaient des questions du genre "Que sont-ils entrain de faire ?" Nous avions commencé notre rénovation loin de la route pour rester plus discrets, loin de toute conversation ou critique infructueuse ! "Pourquoi transporter avec la pelleteuse de grandes plaques en bois fort lourdes (en d'autres termes les patins) sur le fond des claires ?" Avant d’entamer la restructuration, un crochet avait été soudé sur un des godets de la Komat'su afin de pouvoir déplacer nos 5 patins ...tous munis d’un anneau en câble (pour recevoir le crochet). Le fond des claires était constitué de vase dont la profondeur variait entre 80 et 160 cm (parfois plus) ! Les patins servaient donc de "radeau" pour recevoir les cinq tonnes de l'engin mécanique qui recoupait la pente du fond des bassins pour en faciliter les vidanges. Tout avait un sens, sinon pourquoi gaspiller autant d’énergie ! "Travailler aussi tard ...la nuit ...est-ce bien nécessaire ?" En fait, il fallait agir vite, car durant les deux premières années, il n’y avait casi aucune rentrée, étant donné qu'il n’y avait presque pas d’étangs en service.

     C’était à ce prix et ces efforts soutenus que nous avons pu sortir petit à petit à flot l’entreprise.

     Lorsque nous nous sommes rapprochés de la route, la transition entre anciennes petites claires (non fonctionnelles) et nouveaux grands étangs (opératifs; chacun d’1/4 d’Ha; mieux adaptés à la production envisagée) ...se fit visible, ...les esprits se calmèrent ...et l’exploitation pouvait enfin renaître !

Mêmes étangs (claires) reconstruits et fonctionnels

     Il ne fallait pas oublier que nous n'avions pas racheté la clientèle de l’ancien propriétaire. Par conséquent, nous étions condamnés à non seulement refaire rapidement les claires (étangs), initier sans trop tarder l’affinage des huîtres, mais également trouver des débouchés pour nos produits. Ainsi, pendant quelques périodes moins prenantes de la restructuration, nous avons commencer doucement à sensibiliser des clients potentiels.

     La reconstruction de nos marais prit plus de temps que prévu, mais elle a pu progresser en fonction de la montée en puissance de nos ventes. Leitmotiv en marketing: rien ne sert de produire si vous ne savez pas vendre ! En fait, elle s'était étalée sur un peu plus de 4 années !

     Des investisseurs nous ont critiqués pour cette lenteur et pour avoir fait nous-même le travail de restructuration. Ces mêmes personnes produisaient beaucoup en pisciculture d'eau douce et avaient reçu de très gros subsides ...ce qui n'était pas du tout notre cas. Toutefois, la qualité de leurs produits n'était pas des meilleurs et déservait des grandes surfaces pratiquant des prix souvent revus à la baisse ! ...Pourtant en remettant par nous-même en service chaque plan d'eau, nous avons appris énormément sur leurs spécificités. C'était important lorsque nous allions produire. En avançant nos pions prudemment, nous y sommes parvenus, malgré certaines difficultés, ...SANS financement externe (état, société de terrassement ou banques). Car une fois que tous les étangs auraient été construits par une entreprise externe sur à peine 3-4 mois, il aurait fallu commencer à rembourser ces créanciers et surtout ...vendre pour que les rentrées suffisent aux conséquentes mensualités redevables ! Le problème est que nous devions encore trouver notre clientèle..., puis parvenir à se maintenir à une vitesse de croisière pour nos ventes ! Ceci ne se fait certes pas sur quelques jours, ni même sur quelques semaines... Par conséquent, il aurait été très dur, voir impossible de rembourser à la fin du chantier financé par d'autres sources.

     Nous avions pris effectivement de très gros risques pour refaire, nous-même, cette grande ferme, car nous n'étions pas "conducteur" de pelleteuse, même si l'on avait créé plus de 5.000 étangs dans notre vie professionnelle. Pourtant, on s'en est sorti et ...nous ne devions RIEN aux banques ! Toutefois, c'est comme dans tout dans la vie: sans risque, vous ne devez pas vous étonner des résultats obtenus ! Notre couple y croyait, s'est attelé sans compter les heures de travail et a réussi son pari: la ferme avait pris une sacrée valeur ...puisqu'elle était devenue de nouveau exploitable !!!

     Le passé doit pouvoir servir à construire le présent et ce dernier doit servir pour aborder de façon plus tranquille le futur !

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1 Tonne Métrique.

2 Petites surfaces d'eau qui avaient été creusées par une entreprise qui convoitait la glaise pour en faire des briques (il y a plus de 35 ans).

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